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Sophie Fricker

Éditorial

TAÏWAN, DÉCEMBRE 2017

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Extrême Orient—longtemps pour moi inaccessible et chatoyante, une terre de romans et de brumes, de montagnes ; le tracé délicat des estampes, le silence idéal, l’infinie délicatesse des sons et des gestes, des traits.

Au printemps 2017, dans l’éblouissement de l’été à venir, tout est devenu possible, c’était peut-être là le bon moment. Une idée d’abord, une réalité petit à petit, jusqu’à tenir dans ma main étonnée un billet pour Taipei, l’aboutissement de mille rus en un ruisseau, au début du mois de juillet. Cette perspective irréelle et extraordinaire a éclairé les grandes vacances, les paysages de granite scandinaves, puis bretons, la torpeur ardéchoise et bourguignonne. Elle a éclairé les jours sombres de ciel bas, les jours monotones de labeur, mes « travaux forcés ».

Ma présence aux cours de taiji est devenue une forme de préparation, une longue anticipation de la pratique taïwanaise. Un printemps, un été, un automne de grâce.

Et puis, le 30 novembre 2017, le départ, joyeux et léger, par les campagnes givrées brossées par le son métallique du train trop rapide, qui file. Regarder encore des plans, des cartes de lieux qui n’existent encore qu’en pensées, que je découvrirai dans quelques heures. Roissy, c’est déjà quitter terre, se retrouver dans un terminal, au bord d’un fleuve, d’un gouffre, la fin du sol. Amusée comme un enfant de monter dans l’avion, étonnée par cette possibilité incongrue de voler à 10 kilomètres de la terre, de décoller enfin après les longues manœuvres des dégivreuses, spectacle surnaturel dans la nuit glacée. Survoler des pays que l’on voudrait tant découvrir, la Pologne, la Russie, la Mongolie dans un demi-sommeil ; oui, ne pas même entr’apercevoir la Mongolie, tous volets fermés, y rêver seulement.
Laisser entrer le jour dans la cabine, enfin, alors que le temps est aboli, que mon corps ne reconnaît ni jour, ni nuit, et découvrir la Chine continentale sous un soleil éclatant, des montagnes, le dessin parfait des rivières, puis la mer au loin ; la descente sur Hong-Kong, un microcosme affairé enserré entre les montagnes au profil net, la vanité de l’Homme ainsi résumée. La fatigue se fait sentir, mais le bonheur est à son comble, sur la pointe de ses pieds, malgré tout. A son comble, pensais-je, sans savoir tout ce qui allait venir.

Voilà Taipei, un aéroport comme mille autres, mais une sensation d’ailleurs par le biais des odeurs, de la langue, des idéogrammes indéchiffrables. Une longue attente pour les formalités douanières, les bagages, et, immédiatement, deux spécificités locales : l’organisation sans faille de chaque déplacement, qui rend la foule fluide, et la grande gentillesse de chacun, prêt à conseiller les voyageurs égarés. Des sourires, lorsque les mots manquent, la grande humanité, sans rien attendre en retour. Une belle leçon pour les occidentaux, souvent engoncés dans leur méfiance et leur suffisance.

Le gigantisme de Taipei, vu du MRT (métro) qui relie l’aéroport au centre de la ville. Dans la nuit tombée, ce sont des bretelles d’autoroutes qui se croisent, se superposent, les lumières, à l’infini, tout un nouveau monde qui se déploie, une véritable fourmilière. Dans les interstices, des vestiges de nature assez surprenants, des arbres qui tentent tant bien que mal de se faire une place...

Un taxi jaune, au bout de la fatigue, le bonheur qui continue de se répandre en moi, doucement. Traverser une partie de cette ville inconnue de nuit, pour arriver à l’hôtel, d’un luxe irréel et feutré, le confort que l’on croit essentiel et que l’on veut bien payer, le confort dont tant sont dénués, je l’apprécie ce soir-là, tout en pensant à la chance qui est la mienne. Rencontre avec George Lin, en coup de vent, dans le lobby de l’hôtel—un homme charmant et imposant, aux yeux espiègles d’enfant.

Dormir à Formose, je sombre dans le sommeil en ce premier soir avec cette pensée diaprée, séparée de mon pays par plus de 10 000 kilomètres. Il y a quelques dizaines d’années, il fallait des mois pour parcourir cette distance. Ah, venir en paquebot, avoir le temps de la lenteur…

Lukang. C’est le premier contact avec les pratiquants locaux, leur organisation souvent quasi-militaire, le protocole, les fleurs artificielles, les diplômes, les cadeaux, la tournée des tables à tour de rôle, verre levé. La découverte d’un centre-ville charmant, avec des lanternes rouges au-dessus des rues, les trottoirs couverts à cause des pluies d’été diluviennes. La succession improbable du moderne, des franchises américaines et des échoppes tout droit sorties du « Lotus Bleu ». Et les temples, les impressionnants temples, petits et grands, jusqu’au fond du hangar d’un réparateur de voitures… Notre expression « les marchands du temple » est bien mise à mal : que dire des supermarchés qui les jouxtent sans complexe ? Le pragmatisme taïwanais… Et la cohabitation de Taoïsme, du Bouddhisme, du Confucianisme, sous le même toit ! Les dieux, les offrandes incroyables, le baroque, les couleurs, jaune, rouge, doré, l’encens qui brûle, la ferveur de ceux qui viennent prier. Devant les temples, les fourneaux pour brûler les faux billets offerts sur les autels !

Une journée absolument magique d’excursion à Sun Moon Lake ; le trajet dans un bus décoré de rideaux à pompons et de fleurs artificielles, comme tous les autres bus. Les cadeaux, les petites attentions de nos hôtes, les bonbons au goût étrange, le thé, les champignons croustillants séchés et salés pendant le voyage. Les paysages de montagnes abruptes, la nature luxuriante, les arbres qui ne perdent jamais leurs feuilles, palmiers, bambous, résineux et feuillus mêlés. Traverser ces paysages en chantant « Il était un petit navire… » pour nos amis taïwanais !

L’été en hiver toute cette inoubliable journée, un soleil intense sur l’eau, sur les temples que nous avons visités. Au loin, les montagnes embrumées. Taïwan entre dans mon cœur. A l’heure du déjeuner, nous picorons dans une rue commerçante, nous découvrons avec délices la cuisine de rue. Près de l’embarcadère, nous parlons tous la même langue pour quelques instants, le temps d’un Premier Duan en commun. Encore un moment unique. Nos hôtes nous ont fait la surprise d’une petite croisière sur le lac ; là aussi, nous apprenons à vivre sans savoir ce que la minute à venir nous réserve, ce qui est vrai du restant de notre séjour, comme des poupées russes que l’on découvre au fur et à mesure.

De retour à Taipei, c’est le rituel de la pratique du matin avec George Lin et son groupe, dès 6h30. On traverse les rues désertes, croisant çà et là les marchands de journaux qui trient leurs liasses, les premiers commerçants qui ouvrent leurs boutiques, quelques scooters seulement. Rien à voir avec le bourdonnement assourdissant qui nous accompagne à notre retour à l’hôtel, un peu plus tard. Côte à côte au bord de l’eau, des danseurs, des sportifs, chacun sur son terrain délimité, souriants et matinaux. Sous les arbres à lianes, les élèves de George s’affairent avant que le groupe se forme. Balayage quotidien du terrain, puis exercices scandés par la voix du maître. Chacun vient comme il est. Les jours de pluie, un pratiquant faisait tous les exercices et les Duans en bottes en caoutchouc ! George nous corrige, nous explique sa version des exercices. Puis on nous offre le thé, des gâteaux, des cacahouètes. Les plus avancés enchaînent sur l’épée ou l’éventail. Puis chacun va vaquer à ses occupations. Je pratique maintenant avec cela dans le cœur. Je nous trouve bien paresseux et revendicateurs en comparaison. Qui en France se lèverait ainsi aux aurores chaque matin ? Le respect dû au maître m’a impressionnée, ainsi que l’esprit industrieux de ses élèves, même les plus âgés. Une adorable petite dame, haute comme trois pommes, est allée au bout du Troisième Duan sans faiblir, avant de repartir avec sa canne.

Le reste des journées a été consacré (après des petits déjeuners d’anthologie à l’hôtel), pour nous, aux visites, les unes les plus mémorables que les autres : Beitou et ses sources chaudes soufrées dans la montagne, Maokong, (au bout du plus exceptionnel téléphérique qu’il m’ait été donné de prendre, 25 minutes au-dessus des cimes des arbres, des temples) et les plantations de thé, le Musée du Palais naturellement, et tout ce que l’on découvre à chaque coin de rue. Plusieurs fois, nous nous sommes fait masser par des mains expertes, les pieds, puis le corps entier (jusqu’à s’endormir !), avant d’essayer les ventouses sous l’œil incrédule des masseurs. Nous avons mangé des plats délicieux, aussi bien dans la rue, sur des tables en plastique, que dans les salons savamment aménagés de lieux idylliques, d’un autre temps. Nous nous sommes perdus, souvent, déconcertés par le quadrillage des rues, sans points de repère. Mais se perdre, c’est un peu trouver autre chose, comme voyager, c’est se re-trouver ailleurs.

Bien trop vite, nous nous sommes retrouvés dans un taxi filant au petit matin vers l’aéroport, regardant une fois encore, les fantastiques lumières de la ville. Regardant une fois encore, mais certainement pas la dernière fois.

Sophie Fricker, membre de l’INPACT à Strasbourg

Écrit par Sophie Fricker Le 15.01.2018 à 20:07'07

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